Fondements théoriques et enjeux de l’extrapolation en génie des procédés (scale-up)
L’extrapolation de procédés d’agitation (le scale-up de réacteurs mélangés) repose sur la théorie de la similitude en génie chimique. Cette théorie fournit un cadre pour concevoir à échelle industrielle des systèmes offrant des performances comparables à celles observées à petite échelle. Nous présentons ci-dessous les différents types de similitude à respecter, les principaux nombres sans dimension intervenant en agitation, les méthodes d’analyse dimensionnelle (loi de Buckingham) appliquées aux systèmes d’agitation, et enfin les limitations intrinsèques de la théorie de la similitude (cas où le scale-up s’avère délicat malgré tout).
Concepts de base de la similitude en scale-up
La similitude signifie que le système réel à grande échelle (échelle industrielle) et le modèle à petite échelle (pilote ou laboratoire) sont comparables une fois mis à l’échelle par un facteur géométrique. Idéalement, toutes les lois physiques pertinentes s’y appliquent de la même manière. Atteindre une similitude complète implique de respecter plusieurs formes de similitude complémentaires : géométrique, dynamique, cinématique, chimique et thermique, définies ci-dessous. Chacune joue un rôle spécifique dans les procédés d’agitation et l’extrapolation de taille.
Similitude géométrique :
C’est la conservation des rapports de dimensions entre le modèle et le réel. Autrement dit, toutes les dimensions du système (diamètre de cuve, hauteur de liquide, diamètre et position des agitateurs, etc.) sont agrandies selon le même facteur d’échelle. La forme globale et les proportions internes restent identiques.
La similitude géométrique garantit que le fluide parcourt des trajectoires homothétiques à chaque échelle, condition de base pour reproduire les écoulements. En pratique, on cherche à conserver des ratios tels que la hauteur sur le diamètre de cuve (H/D), la position relative des turbines, etc., afin que les zones d’écoulement (jets radiaux, recirculation axiale, etc.) aient la même topologie à chaque échelle.
Si la similitude géométrique n’est pas respectée, la répartition du fluide peut changer drastiquement (par exemple, une cuve plus haute qu’à l’échelle labo crée des zones mortes différentes). Néanmoins, des écarts géométriques sont parfois choisis délibérément pour améliorer le procédé à grande échelle (cf.section limitations). Par exemple, un bioréacteur de 900L peut avoir un ratio hauteur/diamètre différent d’un fermenteur de 2L, rompant la similitude géométrique, afin d’y installer un agitateur non conventionnel plus efficace.
Similitude dynamique :

C’est la conservation des rapports de forces entre modèle et réel, donc la conservation des nombres adimensionnels caractéristiques du système. En d’autres termes, toutes les forces en présence (inertie, viscosité, gravité, tension de surface, etc.) se conservent à un facteur d’échelle près. La similitude dynamique est cruciale en génie de la réaction et du mélange, car elle garantit que les régimes d’écoulement sont comparables entre échelles.
Par exemple, pour un agitateur, maintenir la similitude dynamique signifie conserver des nombres de Reynolds, Froude, etc., identiques à l’échelle du laboratoire et à l’échelle industrielle. Cela assure qu’un écoulement turbulent à petite échelle reste tout aussi turbulent à grande échelle, ou qu’un équilibre entre forces de gravité et d’inertie (évalué par le nombre de Froude) reste inchangé.
En pratique, obtenir la similitude dynamique complète est souvent difficile, car il faudrait garder constants de nombreux critères à la fois. On vise donc la conservation des nombres sans dimension jugés prépondérants du procédé (par exemple Re et k_L*a pour un bioréacteur aéré) et on parle alors de similitude partielle.
Similitude cinématique :
C’est la conservation des rapports de vitesses en des points homologues du fluide. Elle implique que le champ d’écoulement (vecteurs vitesses, motifs tourbillonnaires) du système à grande échelle est une version agrandie et ralentie/accélérée de celui à petite échelle. Si la similitude géométrique et les nombres dynamiques principaux sont respectés, la similitude cinématique en découle généralement : on obtient des profils de vitesse et des structures de mélange comparables.
Par exemple, deux cuves géométriquement semblables, agitées de sorte que leur régime d’écoulement (Re) soit identique, présenteront des profils de circulation similaires (même forme de vortex, mêmes zones de recirculation) simplement transposés à l’échelle.
La similitude cinématique est essentielle pour que le temps de mélange s’échelle correctement. En effet, un mélange complet nécessite que les vitesses de convection balaient tout le volume ; si le champ de vitesses diffère, le temps nécessaire pour homogénéiser (ou suspendre des particules) changera de manière non prédictible.
Similitude chimique :

C’est la conservation des concentrations aux points correspondants du système. Dans le cas de réacteurs agités, cela signifie que les profils de concentration des réactifs, produits ou nutriments (dans une culture par exemple) restent similaires entre échelles. En pratique, la similitude chimique exige que les phénomènes de transfert de matière et de réaction soient correctement reproduits.
Par exemple, dans un bioréacteur, maintenir une concentration d’oxygène dissous uniforme à chaque échelle est un aspect de similitude chimique, ce qui impose souvent d’ajuster l’aération ou l’agitation pour compenser la plus faible surface de contact gaz-liquide aux grandes échelles. Un défaut de similitude chimique conduit à des gradients de concentration ou des limitations différentes.
Exemple : à l’échelle industrielle, une aération ou agitation insuffisante peut induire une zone appauvrie en oxygène dissous, provoquant un ralentissement de croissance des micro-organismes que l’on n’observait pas à l’échelle laboratoire. Ce cas illustre qu’une non-conservation du profil de concentrations (O₂) entre échelles peut pénaliser fortement le procédé.
En scale-up, la similitude chimique est donc souvent abordée via des critères comme le coefficient de transfert de matière kLa constant entre échelles (approche couramment utilisée en fermentation).
Similitude thermique :

C’est la conservation des températures en des points homologues. Autrement dit, les distributions de température (et de flux de chaleur) doivent s’échelonner de la même manière entre le petit et le grand système. Ceci est primordial pour les procédés exothermiques ou endothermiques.
Par exemple, dans un réacteur agité où se déroule une réaction exothermique, la capacité à dissiper la chaleur doit être conservée pour éviter qu’à grande échelle le réacteur ne chauffe beaucoup plus qu’à petite échelle (risque de runaway thermique).
La similitude thermique se traduit par des nombres adimensionnels de transfert de chaleur identiques, typiquement le nombre de Péclet thermique ou le nombre de Nusselt constant entre échelles. Respecter cette similitude peut nécessiter de modifier les conditions opératoires (puissance de refroidissement, agitation) en grand afin de maintenir le même équilibre convection/conduction qu’en petit. En pratique, la surface d’échange par volume diminue en grand volume, rendant plus difficile l’évacuation de la chaleur.
Sans précaution (refroidissement intensifié, etc.), un réacteur de grande taille aura des gradients de température plus marqués qu’un petit (violation de la similitude thermique). Ainsi, la théorie de la similitude rappelle de tenir compte des phénomènes thermiques dès la phase de scale-up, en s’assurant que les capacités de transfert de chaleur et les effets de dilatation thermique restent comparables.
Critères dimensionnels majeurs en agitation
Afin de comparer les performances d’agitation entre différentes échelles, on utilise une série de nombres sans dimension classiques du génie des procédés. Ces critères adimensionnels résultent de l’analyse dimensionnelle et représentent le rapport entre différentes forces ou phénomènes en jeu. Ils doivent idéalement rester constants lors du changement d’échelle (similitude dynamique). Les principaux nombres à considérer en agitation sont les suivants :
Nombre de Reynolds (Re) :
Il exprime le rapport entre les forces d’inertie et les forces visqueuses dans l’écoulement.
Le nombre de Reynolds est le paramètre majeur pour le scale-up hydrodynamique : conserver le même Re entre l’échelle modèle et l’échelle industrielle assure un degré de turbulence similaire, donc des caractéristiques de mélange comparables (à géométrie constante).
Pour une cuve agitée, on le définit par la formule :
Re = ρ N d2 / μ
Avec :
- N est la vitesse de rotation (s^−1),
- d le diamètre de l’agitateur,
- ρ la masse volumique du fluide,
- μ sa viscosité dynamique.
Ce nombre gouverne le régime d’écoulement : Re faible signifie un écoulement dominé par la viscosité (régime laminaire), tandis qu’un Re élevé signifie un écoulement dominé par l’inertie (régime turbulent). En cuve agitée, on observe typiquement trois régimes:
- laminaire pour Re < ~10,
- intermédiaire pour Re ~ 10–10^4 (selon le type de mobile), et
- pleinement turbulent au-delà d’environ Re = 10^4–10^5.
À titre de comparaison, la transition laminaire–turbulent se produit à Re ≈ 2 000 dans une conduite, mais dans une cuve agitée le seuil dépend de la géométrie du mobile (par ex. Re_trans ≈ 300 pour un mobile Rushton, en lien avec le nombre de puissance Np ≈ 5 de cette turbine, plus élevé pour une hélice).
Toutefois, dans certains procédés à fluides très visqueux (polymères, boues), il est impossible d’atteindre des Re élevés à grande échelle, l’écoulement peut rester laminaire même si on était turbulent en petit, ce qui complique l’extrapolation.
À l’inverse, en régime turbulent pleinement développé (Re > ~10^4), le nombre de Reynolds perd de son influence directe car les forces d’inertie dominent largement, les coefficients sans dimension comme le nombre de puissance deviennent alors constants et indépendants de Re. Dans ce régime, d’autres critères peuvent gouverner le comportement de l’écoulement.
Nombre de Froude (Fr) :
Ce nombre compare les forces d’inertie aux forces de gravité.
Il s’agit d’un autre critère important, en particulier lorsque la pesanteur et la surface libre du liquide entrent en jeu.
On le définit par :
Fr = N^2 * d / g
Avec :
- g est l’accélération de la pesanteur,
- N est la vitesse de rotation (s^−1),
- d le diamètre de l’agitateur,
Le Froude peut aussi se voir comme le rapport de l’accélération centrifuge (N^2 * d*) sur l’accélération gravitaire g. Il intervient surtout dès qu’il y a une surface libre sur le liquide.
Un Fr élevé indique que l’inertie de l’écoulement l’emporte sur la gravité : le liquide “colle” aux parois sous l’effet centrifuge, creusant un vortex central (tourbillon) à la surface. Ainsi, la formation d’un vortex est associée aux grands nombres de Froude. Fr sert donc à prédire ou éviter ce vortex, car en présence d’un vortex on peut aspirer de l’air dans le liquide (indésirable sauf si c’est le but recherché d’aérer).
Avec des chicanes (déflecteurs brise-vortex disposés sur la paroi), l’écoulement tangentiel est brisé et la formation d’un vortex est empêchée ; dans ce cas, le Froude n’a plus d’impact majeur sur le mélange. En scale-up, on veille généralement à garder Fr constant uniquement pour les systèmes où la surface libre joue un rôle (par ex. mélangeur non rempli à ras bord, ou réacteurs oscillants). Si l’objectif est d’éviter tout vortex, on utilise des chicanes ou on impose un régime d’écoulement tel que Fr << 1 (gravité prédominante). Inversement, dans les procédés où le vortex est souhaité (extraction par vortex, etc.), il faut conserver un Fr identique à grande échelle pour reproduire le même entonnoir.
Autre critères d'extrapolation, dimensionnels : la puissance spécifique P/V
Au-delà de Re et Fr, d’autres grandeurs adimensionnelles ou paramètres connexes servent de critères d’extrapolation. L’un des plus utilisés est la puissance dissipée par unité de volume, aussi appelée puissance spécifique (notée P/V, en W/m^3). Ce n’est pas un nombre sans dimension, mais c’est un critère dimensionnel très pratique pour s’assurer que l’intensité de mélange est comparable entre échelles.
P/V représente l’énergie introduite par l’agitateur par mètre cube de fluide, et conditionne souvent la performance de mélange (temps de mélange) ou de transfert de matière (oxygénation, dispersion) dans un réacteur.
Garder P/V constant lors du changement d’échelle pour que chaque litre de milieu reçoive la même quantité d’énergie de brassage.
Nombre de puissance (Np) et nombre de débit Nq :
Le nombre de puissance (Np) est défini par :
Np = P/(ρ N^3 d^5)
Il traduit le rendement hydrodynamique de l’agitateur. C’est un coefficient caractéristique de chaque type de mobile (par exemple Np ≈ 5 pour la turbine de Rushton, ≈ 0,3 pour une hélice marine) et il reste en général constant en régime turbulent.
Connaissant Np, on peut estimer directement la puissance absorbée (P) par un agitateur à grande échelle :
P = Np·ρ·N^3·d^5.
De même, le nombre de débit (Nq) quantifie la capacité de pompage de l’hélice (le débit circulatoire qu’elle induit).
Il est défini par :
Nq = Q_p/(N d^3)
En régime turbulent, Nq est à peu près constant pour un mobile donné. Ces nombres adimensionnels ne sont pas des “critères à imposer” lors de l’extrapolation car ils dépendent du type d’agitateur, mais ils aident à calculer les conséquences d’un choix de vitesse N ou de diamètre d sur la puissance ou le débit.
Un autre paramètre souvent retenu est la vitesse périphérique de l’agitateur :
Vp = π·N·d
c’est-à-dire la vitesse linéaire en bout de pale (exprimée en m/s).
Garder la même vitesse périphérique à deux échelles signifie que le bout des pales “coupent” le liquide à la même vitesse. C’est un choix pertinent lorsqu’on craint des effets de cisaillement excessifs sur un produit sensible (cultures cellulaires, polymères longues chaînes, cristaux fragiles, etc.). En effet, le cisaillement local maximal est lié à la vitesse périphérique : plus l’extrémité des pales va vite, plus le fluide subit de forts gradients de vitesse.
Maintenir π·N·d constant fournit une similitude partielle du champ d’écoulement proche des pales et, surtout, du niveau de cisaillement imposé par l’agitateur.
En résumé, l’extrapolation des cuves agitées s’appuie sur quelques critères dimensionnels majeurs : Re, Fr, P/V, π·N·d, auxquels s’ajoutent éventuellement d’autres nombres adimensionnels selon les cas (nombre de Weber si des forces de tension de surface interviennent, nombre de Damköhler si réactions chimiques durant le mélange, etc.). Le choix du ou des critères à conserver constants est déterminant pour la réussite du scale-up. Bien souvent, il est impossible de satisfaire tous les critères simultanément : il faut donc sélectionner ceux qui importent le plus au procédé visé (par exemple, privilégier Re et P/V pour un mélange homogène de liquides visqueux, ou bien Fr et P/V pour un mélange gaz-liquide en surface libre, etc.). Cette sélection se base sur la compréhension des phénomènes dominants du procédé.
Lois d’analyse dimensionnelle appliquées aux systèmes d’agitation
L’analyse dimensionnelle est l’outil théorique central pour établir des lois de similitude en mélange et guider l’extrapolation. Son principe fondamental est que toute relation physique doit être homogène du point de vue des dimensions (longueur, temps, masse, etc.), et que l’on peut la reformuler sous forme de relation entre nombres sans dimension. En pratique, la méthode de Vaschy-Buckingham (Buckingham Π ) permet, à partir des variables influençant un phénomène, de dégager un ensemble minimal de groupes adimensionnels (π_1, π_2, …) liant ces variables.
Pour un mélangeur agité non réactif simplifié, supposons que la puissance agitée P dépend de :
- la vitesse N,
- du diamètre de l’agitateur d,
- de la viscosité μ et
- de la densité ρ du fluide,
- ainsi que de la gravité g (on inclut g pour tenir compte d’effets de pesanteur/vortex).
On identifie 6 variables (n) : {P, d, N, ρ, μ, g}.
Ces variables impliquent les dimensions fondamentales (r), masse (M), longueur (L), temps (T). D’après le principe de Buckingham, on s’attend donc à n – r = 6 – 3 = 3 groupes adimensionnels indépendants.
En posant par exemple : Π₁ = P·α·d^a*·N^b*·ρ^c*·μ^d*·g^e, l’analyse dimensionnelle (en écrivant l’équation aux dimensions) permet de résoudre les exposants a, b, c, d, e pour obtenir des Π sans dimension. Sans refaire le calcul complet ici, on trouve finalement trois combinaisons cohérentes qui sont (à une puissance près) :
- Π₁ = P / (ρ N^3 d^5), soit exactement le nombre de puissance Np;
- Π₂ = N d^2 ρ / μ, qui est le nombre de Reynolds Re;
- Π₃ = N^2 d / g, qui est le nombre de Froude Fr.
On obtient ainsi la relation adimensionnelle générale liant ces groupes : Np = f(Re, Fr). Cette loi d’échelle résume l’ensemble des résultats possibles de mesure de puissance sur ce système. Plutôt que de réaliser des mesures à chaque nouvelle taille de cuve, on peut tracer empiriquement la courbe de la fonction f à l’échelle du laboratoire (en variant N, μ, etc.) puis l’utiliser pour prédire le comportement à plus grande échelle. C’est ce qu’on appelle une correlation de scale-up.
La méthode de Buckingham en Résumé : l’analyse dimensionnelle ne fournit pas directement la solution d’un problème, mais elle réduit le nombre de paramètres indépendants. Un problème initialement décrit par n variables se ramène à une relation entre m = n – r nombres sans dimension (où r est le rang de la matrice dimensionnelle). Ces pi–groupes englobent les phénomènes en présence. En effectuant quelques expériences à petite échelle pour balayer l’espace des pi, on peut en induire une loi et prédire le comportement à grande échelle tant que l’on reste dans le même domaine de similitude (même régime d’écoulement, etc.). L’approche Buckingham est l’outil de base du scale-up réussi : comme le dit Zlokarnik, « l’analyse dimensionnelle est le seul fondement sûr de l’extrapolation ».
Limitations intrinsèques de la théorie de la similitude
Malgré son importance, la théorie de la similitude rencontre des limites pratiques significatives en extrapolation d’agitation. Le premier écueil est qu’il n’existe pas de similitude complète en mélange dès lors que l’on change radicalement d’échelle.
Dans tout problème d’agitation-mélange, il apparaît une incompatibilité entre les différents critères de similitude lorsqu’on augmente le volume.
Concrètement, vouloir garder à la fois Re, Fr, P/V et N·d constants est impossible, car ces conditions se contredisent.
Par exemple, conserver le même Reynolds en passant du laboratoire à l’usine imposerait de tourner beaucoup plus lentement, ce qui contredit l’exigence d’un temps de mélange identique. Inversement, garder le même temps de mélange (donc N constant) rend impossible le maintien d’un Re équivalent ou d’une puissance par volume modérée.
Il faut donc hiérarchiser les phénomènes à préserver: déterminer « la ou les grandeurs dont l’influence est prépondérante sur le phénomène étudié et que l’on garde constantes », en acceptant que les autres critères dévient. Cette étape requiert une connaissance fine du procédé : s’agit-il surtout de mélanger des fluides visqueux (dominé par Re et P/V) ? De disperser un gaz (dominance de P/V et Fr) ? De ne pas abîmer un produit (dominance de la contrainte de cisaillement, donc π·N·d à limiter) ? Chaque cas conduit à un compromis spécifique.
D’autres exemples de limitations classiques :
- non-similitude géométrique (quand la géométrie doit être modifiée intentionnellement pour réussir l’extrapolation ),
- comportement non-newtonien (fluides dont la viscosité n’est pas une constante ),
- présence d’une phase gazeuse (aération), fait intervenir de nouveaux phénomènes : formation et détachement des bulles au niveau du diffuseur, coalescence et fragmentation des bulles par l’agitateur, distribution des tailles de bulles, remontée et temps de séjour des bulles, etc.
- variation des propriétés physiques (certaines propriétés du procédé peuvent changer avec la taille de l’installation elle-même ).
Face à ces limites, l’approche recommandée est pragmatique et itérative. Les spécialistes conseillent une démarche systématique lors d’un scale-up :
(1) bien définir les buts du mélange et les résultats attendus (par ex. homogénéité 95% en moins de tant de minutes, ou productivité cellulaire, etc.) ;
(2) identifier les grandeurs caractéristiques dominantes pour ce résultat (ex: temps de mélange, taux de cisaillement, coefficient KLa, etc.) ;
(3) choisir en conséquence le ou les critères de similitude à privilégier (Re, Fr, P/V, etc.) ;
(4) extrapoler les conditions opératoires (N, d, aération…) d’après ces critères, tout en vérifiant que le régime d’écoulement reste comparable (par ex. s’assurer que le grand réacteur sera toujours bien dans le même régime turbulent que le pilote, sinon la corrélation change) ;
(5) tenir compte des contraintes pratiques (limites mécaniques du moteur, vibrations, prévention du moussage, coût énergétique) et adapter le système d’agitation en conséquence. Souvent, il est nécessaire d’expérimenter à échelle intermédiaire (pilote) pour affiner les corrélations et vérifier les hypothèses de similitude avant d’investir dans l’échelle finale.
En conclusion,
la théorie de la similitude fournit un cadre indispensable pour aborder l’extrapolation d’un système d’agitation à une échelle supérieure. Elle permet d’identifier les paramètres clés (via les nombres sans dimension) et de formuler des règles de scale-up rationnelles. Cependant, dans la pratique réelle, il est rare de pouvoir respecter toutes les similitudes à la fois.
Le scale-up est donc un art du compromis : on choisit quelles similitudes conserver prioritairement (selon l’objectif : puissance, mélange, transfert, réaction) et on tolère de légères dissymétries sur d’autres aspects, en les compensant si besoin. Les limitations évoquées (géométrie, rhéologie, aération, parois, propriétés variables) montrent qu’il faut rester vigilant et souvent procéder par étapes (essais intermédiaires, scale-up progressif) pour réussir une extrapolation.
La théorie de la similitude n’est pas caduque pour autant : elle guide l’ingénieur dans les bons choix de critères à conserver constants, et elle signale où se situent les écueils potentiels (« attention, ce fluide n’est plus Newtonien, ce gaz change la donne »). En combinant une analyse dimensionnelle rigoureuse et l’expérience empirique (corrélations, tests pilotes), on parvient dans la plupart des cas à extrapoler de nouveaux procédés d’agitation et d’aération du laboratoire à l’échelle industrielle avec succès.







